L’AQUEDUC  ANTIQUE  DE  CAHORS

Textes et photos : Didier RIGAL[1]

Aqueduc

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Le contexte historique, les origines, la datation    

Vraisemblablement créée sous l’empereur Tibère, la cité de Divona (Cahors) occupait la quasi totalité du méandre de 200 hectares formé par le Lot, à l’exception de la zone inondable située sur la frange ouest.   

 La ville s’est vue doter d’une importante infrastructure dont certains éléments sont encore visibles de nos jours. Ainsi, de l’architecture civile, publique ou privée, nous connaissons des insulae de cent mètres de côté, environ, se découpant à partir d’une trame orthogonale axée sur le Cardo Maximus et le Decumanus Maximus.  

La voirie, constituée de rue pavées dont certains éléments ont été rencontrés rue E. Zola ou au chevet de la cathédrale entre autres, fonctionnait avec un réseau d’égouts bâtis et enfouis dont certaines sections fonctionnent encore de nos jours. Le théâtre des Cadourques, un des plus grands de la gaule romaine, permettait d’accueillir de 6 à 8.000 spectateurs. Daté par les fouilles de 1981[2] du règne de Claude, il était encore bien conservé avant sa destruction à la fin du siècle dernier. Le forum et les temples ne sont pas encore localisés avec certitude. Les thermes publics dits de l’Arc de Diane complétaient la série de bâtiments publics incontournables pour un chef lieu de cité à l’époque gallo-romaine. En 1953-1954, le suivi des travaux de construction de l’école du « groupe scolaire nord » à l’emplacement de l’Arc de Diane par plusieurs membres de la Société des Études du Lot a permis l’étude de M. Labrousse[3], alors Directeur régional des antiquités historiques. Le chercheur a distingué trois phases d’aménagements. La première a été mal perçue, mais ne semble pas avoir un caractère thermal bien attesté. Le second état qui concerne bien des thermes est daté de la fin du 1er ou du début du IIe puis, l’ultime phase de transformations de la fin du IIe siècle auquel appartient l’Arc de Diane (qui n’est pas une porte monumentale mais une arcade s’ouvrant sur un bassin), va perdurer jusqu’au IVe ou peut-être début Ve siècle. La fouille a démontré un abandon de ces thermes publics[4] qui couvraient une emprise de 3.000 m2 pour une transformation en habitat de tout cet ensemble à l’extrême fin du Bas Empire.  

Au premier siècle de notre ère, Pline l’ancien nous rappelle fort opportunément que « ce sont les eaux qui font la ville »[5]. Partant de ce principe, l’utilisation en abondance de l’eau potable pour alimenter les réseaux privés, les fontaines, les bains publics a imposé pour Cahors la construction d’un aqueduc. Alimentant la ville sur son point le plus élevé, il permettait une diffusion de l’eau potable dans la totalité de la ville urbanisée. Après utilisation, et par simple gravitation, les eaux usées terminaient leur cycle à travers les égouts dans la rivière du Lot. C’est ce point crucial qui a engendré la réalisation de cet ouvrage d’art long de trente trois kilomètres, même si, bien entendu, le ravitaillement à la rivière, aux fontaines de St. Georges et des Chartreux ou aux puits révélés par les fouilles[6] venait compléter les besoins.

   Pour la construction de cet aqueduc, la première difficulté technique a consisté à rechercher un approvisionnement en eau, potable et suffisamment abondant, localisé en un point altimétrique plus élevé que la partie haute de la cité de Divona. Parmi les diverses possibilités qui se sont offertes aux ingénieurs, la plus évidente car la plus courte en distance, concernait la vallée du Vers, soit à partir de la fontaine de Polémie, soit directement au ruisseau du Vers. Le hasard, mais est ce vraiment fortuit ?, fait que la prise d’eau s’est opérée au pied de l’oppidum gaulois de Murcens, commune de Cras. Ce fait est intéressant si l’on suppose, comme le veut la tradition, que sa population a été transplantée à Cahors, à la suite de la conquête romaine[7].   La datation de l’aqueduc reste actuellement problématique. La fouille des thermes de Cahors, qui en constituaient le rameau principal (avec les fontaines), doit nous aider à approcher les périodes d’utilisation. Nous y référant, nous pouvons envisager le fonctionnement de l’aqueduc depuis la transition Ier-IIe siècle jusqu’à la fin du IVe siècle. Si la date d’abandon est très envisageable au vu d’autres aqueducs gallo-romains, il n’en est pas de même pour la date proposée de mise en service. Si l’on tente un parallèle avec le théâtre, ou les résultats récents des fouilles urbaines de la ville, nous constatons une organisation très développée qui est antérieure au règne de Claude. A ce titre, il est difficile d’imaginer que la réalisation de cet aqueduc et donc des thermes soit postérieure aux années cinquante du Ier siècle de notre ère. Peut être faudrait-il voir dans le premier état de l’édifice thermal une installation précoce, qui ne serait pas apparue évidente lors du suivi des travaux qui, il faut bien le dire, n’ont guère été facilités par les aménageurs et maîtres d’œuvre de l’époque.  

L’ancienne tradition qui attribue la réalisation de l’aqueduc à un certain Polémius, sur la foi d’une brique dédicacée « PONTIO POLEMIO PRAETORI GALLIARUM PRAEFECTO » (au prêteur Pontius Polémius préfet des Gaules) signalée par Roaldès[8] aux environs « d’Avers » ou de Savanac au XVIe siècle doit être abandonnée. En effet, les deux seuls Polémius qui puissent être concernés sont bien trop tardifs pour avoir participé à la construction ou même à l’entretien de l’aqueduc. L’un d’eux, ami de Sidoine Apollinaire, a géré pendant deux ans la préfecture des Gaules en 471-472[9]. Le second, un certain Flavius Polémius, fut consul ordinaire en 338[10].

aqueduc

Les théories sur le captage                                                                  

Les vestiges de la conduite sont clairement visibles, tout au moins par endroits, taillés dans le rocher jusqu’en face de la Fontaine Polémie.

   Leur apparente absence en amont a favorisé, dans la plupart des recherches anciennes, la théorie selon laquelle l’aqueduc puisait ses eaux dans la source au prix d’un coude traversant perpendiculairement la vallée du Vers, et enjambant le ruisseau. Cette hypothèse reste envisageable, étayée qu’elle est par la représentation accompagnée d’une description qu’en fait l’abbé de Fouilhac au XVIIe siècle[11]. De nos jours, la résurgence de la fontaine accuse, en période d’étiage moyen, une différence négative de 3,70 m[12] par rapport aux vestiges de l’aqueduc conservés à l’opposé de la vallée. Ce qui paraît impossible de nos jours ne doit pas occulter le fait que nous ignorons tout du débit, et par conséquent du niveau d’ouverture de la fontaine il y a près de deux mille ans. Probablement, devait-il être plus élevé car le début du haut empire fut une période réputée très pluvieuse. De plus, le captage contemporain qui alimente plusieurs communes a bien évidement contribué à abaisser son niveau d’étiage. En tout état de cause, le procédé du puits artésien en aurait certainement permis le captage. Les aqueducs de St.-Bertrand-de-Comminges[13] et de Sens[14] qui ont des gains respectifs de 3,30 et 4,26 m ont adoptés avec bonheur cette technique sur des captages de sources.  

Une seconde hypothèse, avancée par G. Lacoste à la fin du XVIIIe siècle[15], envisage le captage directement au ruisseau du Vers. Effectivement, à l’égal d’autres aqueducs d’eau potable, les ruisseaux ont parfois été captés ; ceci, il est vrai, en nombre moins important que les sources. Souvent reprise depuis lors, avec des nuances quand à la localisation de la prise d’eau (190 m, 300 m... en amont de la fontaine), cette théorie semble confortée par des vestiges localisés par R. Houlès[16] à un kilomètre de la fontaine et face au hameau de Boucayrac. A cet endroit, on distingue à partir de la chaussée où se rejoignent deux bras du Vers, un canal bâti longeant le pied de falaise de Murcens. La destination de cet aménagement n’a pas d’autre but que de dériver une partie des eaux du Vers. La possibilité de se trouver en présence d’un bief paraît exclue par l’absence de vestiges de moulin, par l’exiguïté de la vallée, et par la difficulté d’accès à cette rive.

   Une autre théorie, sans contredire totalement les deux précédentes, permet d’envisager une intéressante synthèse de ces points de vue divergents. Rien à priori, ne peut exclure un double captage, fontaine et ruisseau. Cette solution aurait offert de nombreux avantages, dont le plus évident est sans conteste la certitude d’un approvisionnement suffisamment abondant en toute saison.

Les passages en galerie

   Parmi les plus spectaculaires vestiges conservés, les sections taillées dans le rocher ont nécessité un travail considérable, que traduit bien le qualificatif de « travail de romain ».

Aqueduc

 Les deux tiers du parcours, depuis le captage jusqu’à Savanac sont en majeure partie taillés dans le rocher. Ensuite, l’altitude qui s’infléchit l’amène à la rencontre des terrasses alluviales du Lot, où nous le retrouvons enfoui depuis sa mise en service, dans un conduit maçonné et voûté. Ces sections bâties sont peu connues et seulement révélées par la prospection aérienne ou des découvertes accidentelles liées à des travaux d’aménagement. Ce sont pourtant les mieux conservées grâce à leur protection naturelle, et les seules qui n’ont pas subi de récupération de matériaux au cours des âges.

Les passages en falaise ne sont pas un choix mais bien une nécessité dans notre région au relief accidenté. Les vestiges les plus éloquents sont situés dans les communes de Cours et Vers et figurent, pour ces dernières, sur la liste de l’inventaire des Monuments Historiques[17]. Ainsi, au hameau de La Salle, un tunnel est taillé dans la roche dure sur une longueur de 16 m. face au Moulin de Raffy, s’offre le panorama remarquable de l’aqueduc formant une galerie en encorbellement qui contourne une avancée rocheuse, dominant le ruisseau de 50 m. Au-dessus du village de Vers, une entaille verticale, profonde de près de 10 m, sectionne de part en part la partie supérieure de la falaise.

   Les passages en falaise ne sont pas un choix mais bien une nécessité dans notre région au relief accidenté. Les vestiges les plus éloquents sont situés dans les communes de Cours et Vers et figurent, pour ces dernières, sur la liste de l’inventaire des Monuments Historiques[17]. Ainsi, au hameau de La Salle, un tunnel est taillé dans la roche dure sur une longueur de 16 m. face au Moulin de Raffy, s’offre le panorama remarquable de l’aqueduc formant une galerie en encorbellement qui contourne une avancée rocheuse, dominant le ruisseau de 50 m. Au-dessus du village de Vers, une entaille verticale, profonde de près de 10 m, sectionne de part en part la partie supérieure de la falaise.

   Au delà du hameau du Cuzoul, d’autres galeries ouvertes sont ménagées de la même façon sur des distances de plusieurs dizaines de mètres. Le tunnel de Cours est le seul exemple connu ; partout ailleurs, il a été réalisé des tranchées ouvertes. Ce choix qui est l’une des particularité de l’aqueduc de Cahors peut s’expliquer par la présence de diaclases, rendant difficiles et dangereux la réalisation de tunnels.

   D’une hauteur sous voûte moyenne de 1,60 m, l’aqueduc affecte un profil en coupe trapézoïdal, étroit à sa base de 0,20 m et s’élargissant sous la voûte jusqu’à 0,80 m. Ces dimensions générales traduisent les deux réalités suivantes. Révélée par les dépôts calcaires sur une hauteur de 0,50 m, la section en eau (specus), outre la pente de 1,37 m/km, bénéficiait d’une vitesse d’écoulement accrue grâce à ce profil étroit qui entraînait le reste de la masse des eaux.

   Pour favoriser l’écoulement, éviter les déperditions et l’accumulation des dépôts carbonatés, un enduit de mortier hydraulique tapissait la dalle d’écoulement. La hauteur sous voûte restante (1,10 m en moyenne) trouvait son utilité lors des détartrages et autres réparations, permettant ainsi au personnel d’entretien d’accéder au cœur de la conduite. Ce gain de hauteur permettait également d’absorber un sur-débit accidentel sans porter atteinte à la voûte, l’élément le plus fragile de la construction.

   Sur la majeure partie du parcours, l’aqueduc a actuellement perdu sa couverture. Celle-ci était destinée à la protection de l’eau contre les chutes de pierre, de feuilles et à limiter l’évaporation en saison chaude. Le seul indice qui en demeure souvent est son ancrage matérialisé par une double saignée parallèle et continue pratiquée dans la roche, à une hauteur moyenne de 1,50 m. Composée d’éléments calcaires choisis sur le modèle des lauzes, avec parfois du tuf pris dans le ruisseau pour la clef de voûte ; ce type de couverture, toujours lié au mortier, est similaire tant dans les passages en falaise qu’en pleine terre.

Les ouvrages d’art  

L’aqueduc, pour limiter l’importance des ouvrages d’art, s’est imposé de nombreux détours dans les vallons affluents qui constituaient autant d’obstacles. Dans la vallée de Nouailhac, par exemple, ce détour atteint 5 km, à la recherche du point le plus resserré pour effectuer la traversée. Il limitera ainsi de façon très significative l’importance qu’aurait eu le pont au niveau de l’embouchure du Lot. Le cumul de tous ces détours doublera la distance qui reliait, à vol d’oiseau, le captage de Cahors.

   Au nombre d’une vingtaine (supposées) et pour un développement total de 900 m, les sections de l’aqueduc en aérien affectaient diverses mises en œuvre selon la nature, la hauteur et la distance de l’obstacle à franchir. Les murs porteurs ont eu la préférence en raison de leur relative simplicité de conception, par opposition aux ponts à arcades. C’est pour opérer le franchissement du vallon de Laroque qu’un ouvrage de ce type, le plus important de la ligne, a du être réalisé. C’est d’ailleurs à cet ouvrage que la commune doit son nom, attesté en cela par le Thésaurus Cadurcensis[18] qui désigne la paroisse depuis au moins 1317, sous le nom de Rupes Arcuum que l’on peut traduire littéralement par « les arcades du rocher ». Le toponyme Los Pilous (Les Piles), est évoqué en 1370 et 1431 par les consuls de Cahors à l’occasion des destructions ordonnées par eux. D’après la topographie actuelle, nous pouvons évaluer un pont culminant au dessus du village à une hauteur avoisinant 29 m sur une longueur de 233 m. A la différence du célèbre Pont du Gard de l’aqueduc de Nîmes, haut de 49 m, l’ouvrage de Laroque, d’une hauteur moindre devait se limiter à seulement un ou deux rangs d’arcades[19].

   Le siphon[20] semble n’avoir jamais été utilisé pour cet aqueduc. D’exécution complexe et onéreuse par l’emploi des tuyaux de plomb, ce système demande en outre un entretien constant. De plus, il est probable que l’importante teneur en calcaire des eaux captées n’autorisait pas l’emploi de ce procédé.

   Ces ouvrages d’art, fragiles par définition, sont pour la plupart entièrement détruits ; parfois, aucun vestige apparent ne vient confirmer leur existence passée. Bien sur, l’absence d’entretien pendant un millénaire et demi, ainsi que l’érosion et les chutes (accidentelles) de rocher ont contribué à sa ruine. Toutefois, la cause principale doit être imputée à l’homme qui, de tout temps, s’est servi des matériaux de construction à bon compte. La preuve la plus évidente qui soit est la relative bonne conservation des vestiges dans les lieux éloignés ou difficiles d’accès des hameaux ou villages.

AqueducAinsi, à la suite du passage en encorbellement du moulin de Raffy (Vers), un mur aveugle long de 25 m supporte le canal à une hauteur de 4 m. L’originalité de cette structure très bien conservée réside sur son triple parement superposé, qui atteste des renforts réalisés à deux reprises, ultérieurement à la mise en eau. A un mètre

 du sol actuel, et selon un alignement horizontal, huit trous de boulins demeurés ouverts qui témoignent de l’échafaudage sont espacés de 1 à 1,60 m.

AqueducAu-dessus du village de Vers, l’aqueduc culmine à une hauteur de 9 m sur une distance de 27 m, encore supportée par un mur plein adossé à la falaise. Un ressaut de maçonnerie, actuellement à peine perceptible, semble indiquer la présence d’un contrefort, sans doute nécessaire pour conforter une élévation aussi importante. Ces murs porteurs qui ne sont percés d’arcades que pour l’écoulement de cours d’eau ou pour laisser un passage aux ravines ne sont plus conservés qu’à trois exemplaires.

   A peu de distance du dernier mur évoqué, une petite grotte humide se trouve obturée par un ponceau muni de deux arcades. Le pilier central a un fort jambage d’une section à la base de 3,30 m ; il ménage des ouvertures d’arcades larges de 1,20 m et hautes de 3 m.

   Dans le revers de la colline en contre haut du hameau des Tuileries, une arche d’un développement de 2,40 m et large de 1,60 m supporte le canal au dessus d’un gouffre actuellement remblayé.

   Les techniques de construction sont typiques de l’époque romaine. Le blocage, outre de très rares tuiles de récupération, est constitué de pierres grossièrement équarries disposées à plat ou de chant, légèrement inclinées à gauche et à droite en  autant d’assises alternées avec des lits de mortier. Le parement de moellon en petit ou moyen appareil est irrégulier et simplement dégrossi.

L’aqueduc de Cahors et les conduites antiques  

Pour organiser la recherche, il était indispensable d’établir des comparaisons entre l’aqueduc de Cahors et les ouvrages similaires connus en gaule romaine. Nous pouvons ainsi tirer des enseignements qui nous permettent de relativiser, ou à contrario, de mettre en évidence le caractère exceptionnel de l’ouvrage[21].

   Dans la région, la carte jointe montre les exemples attestés concernant des chef lieu de cité aux alentours de Cahors. Seul Agen fait défaut et le cas de Bordeaux[22] reste assez énigmatique.   La mise en œuvre d’un aqueduc a représenté la tâche la plus considérable qu’il ait été donné aux ingénieurs de l’antiquité. Deux siècles après les Grecs, c’est en 312 av. J.-C. que Rome se dote de l’aqua Appia, premier de ses onze aqueducs. Pour la gaule romaine, les réalisations s’échelonnent du milieu du 1er siècle de notre ère (Nîmes, St.-Bertrand-de-Comminges, Cahors...), jusqu’au début du IVe pour Arles qui était la résidence impériale du bas empire. Les distances parcourues tiennent compte en premier lieu de l’éloignement du captage mais divergent notablement en fonction de la topographie des lieux concernés. Quelques exemples traduisent une grande disparité : 2 km à Périgueux, 5 km à Saintes, 9,5 km à Toulouse, 30 km à Rodez ; et jusqu’à 75 km pour la conduite du Gier à Lyon. Les cas démesurés de Cologne et de Carthage (110 et 132 km) indiquent que, au-delà d’une certaine longueur, peut-être supérieure à 40 km, le gigantisme devait être réservé à des capitales de province. La définition d’une pente idéale n’a pas réuni les auteurs de l’antiquité. Dans la réalité, nous retrouvons à Nîmes (0,35 m/km) des constructeurs adeptes de Pline[23] qui préconise 0,20 m au kilomètre. Vitruve[24] évoque 5 m/km que nous retrouvons, avec quelque écart, à Lyon-Gier avec 6,59 m/km. Palladius[25] accroît encore cette pente, qu’il porte ainsi à 9,70 m/km. Le maximum sera atteint à Lyon-Craponne[26] avec 16,80 m/km, ce qui est tout à fait exceptionnel. Ce chiffre devient toutefois plus « raisonnable » si l’on précise que la technique du siphon, seule en mesure d’absorber une telle déclivité, couvrait près du tiers de ces 22 km de développement. Beaucoup plus sage, l’aqueduc de Cahors où l’on retrouve des pointes de l’ordre de 6 mm par mètre est proche, avec une moyenne de 1,37 m/km, de ceux de Vienne et de Rodez (1,16 m/km). Le débit journalier que l’on estime en calculant la section mouillée du conduit, la pente et le coefficient de rugosité des parois a été envisagé pour Cahors à 200[27], 17.200[28] et 86.400 m3[29]. Fort divergentes, ces études anciennes ne pouvaient, tout comme aujourd’hui, tenir compte des éventuelles alimentations annexes et des déperditions dont nous ignorons tout à l’heure actuelle. L’importance des concrétionnements internes qui obstruent le conduit n’a pas plus été évoqué.

Projet de restauration

   En 1834, afin de doter la ville de Cahors en eau courante, un projet de restauration de l’aqueduc a été envisagé par la municipalité de la ville. Une documentation importante comprenant l’étude du tracé, les profils, des plans de masse et des coupes altimétriques sera présenté à la commission municipale en 1850. Finalement rejetée au profit du captage de la fontaine des Chartreux, cette recherche représente une étude technique fort précise qui sert de base à nos travaux.   

Le projet de Cahors n’est pas isolé, des exemples analogues non aboutis sont signalés à Bourges, Périgueux et Poitiers. Dans les mêmes années, Limoges, Lyon, Nîmes et Rodez ont pour leur part, et après maints déboires, concrétisés ces remises en état totales ou partielles des conduites antiques qui sont encore en activité de nos jours.

Conclusion

 

Annonce de la campagne 1997-1998

   Cette synthèse est le condensé d’une étude documentaire et de terrain réalisée en 1993-1994 à la demande du Service Régional de l’Archéologie de Midi-Pyrénées. Parallèlement, cette recherche sera prochainement présentée dans le cadre d’un mémoire de l’E.H.E.S.S. sous la Direction de M. Jean Andreau. La problématique qui découle de notre rapport soulève des hypothèses qui devront être précisées. Le SRA., par l’intermédiaire de M. Vidal[30], et L. Fau[31] a donc prévu de constituer une équipe pluridisciplinaire. Composée d’archéologues, d’architectes, de géomorphologues, d’historiens, de topographes, d’hydrologues..., qui œuvrera à résoudre les points incertains de notre documentation. Cette campagne de prospection, de relevé et d’étude sur certaines sections de l’aqueduc apportera des éléments d’information et, sans doute des réponses, grâce à la confrontation et aux méthodes de ces contributions spécifiques.

Des vestiges menacés  

La nécessaire consolidation des vestiges, combinée à la demande croissante d’un public toujours plus sensibilisé va, à court terme, demander une politique efficace de protection.

   L’érosion, l’action du gel qui fait desceller des pierres de la maçonnerie qui tombent à la fin de chaque hiver, et surtout une importante végétation de broussailles ou de lierres détériore inexorablement ces vestiges presque deux fois millénaires. L’intervention humaine a encore contribué, ces dernières années, à la ruine de cette œuvre exceptionnelle par la récupération des matériaux et l’élargissement de routes ou de chemins.  

Cet aqueduc qui témoigne de l’habileté technique des gallo-romains représente un patrimoine régional inestimable et irremplaçable. Actuellement préservé de façon limitée, la protection administrative de nouvelles sections est hautement souhaitable pour pérenniser la conservation des vestiges. Elle devra être couplée à une mise en valeur qui permettra au public d’accéder aux vestiges en toute sécurité.

   Incontestablement, il y a là matière à un projet collectif qui ne manquera pas de répondre tout à la fois à la demande des collectivités locales dans un but de promotion touristique ; et aux exigences des services administratifs en charge de la protection du patrimoine. L’exemplarité des récents travaux menés sur l’aqueduc de Nîmes[32] nous ont montrés à quel point cette synergie entre élus locaux et scientifiques conduit, dans l’intérêt du plus grand nombre, à des résultats exemplaires.

[1] Archéologue à l’A.F.A.N., chercheur associé à l’U.M.R. 5608.

[2]Lequément (R.) et alii, 1987 : Le théâtre antique de Cahors. Dossiers Histoire et Archéologie n°120, p. 55-56.

[3]op. cité.

[4]Jean Thiéry envisageait plutôt une structure à vocation d’habitat.

[5]Pline l’ancien, 23/79 ap. J.-C. : Histoire naturelle, livre XXXI, chapitre 11.

[6]Deux puits antiques sont connus à Cahors ; le premier a été vu aux abords des thermes par M. Labrousse en 1963, le second par R. Pauc en 1978, lors des fouilles du Crédit Agricole, boulevard Gambetta.

[7]Labrousse (M.), Mercadier (G.), 1990 : Carte Archéologique de la Gaule (CAG 46). Les belles lettres, p. 40.

[8]Dominici (M.-A.), XVIIIe : Histoire du païs de Quercy. Bm. Toulouse, Ms. 720, f°101-102.

[9]Loyen (A.), 1943 : Sidoine Apollinaire et l’esprit précieux au Ve siècle. Paris, p. 63, 84-85, 98.

[10]Borghesi, 1897 : Oeuvres. Paris, t. 10, p. 457, n°XIX et p. 565, n° XLVII.

[11]Fouilhac (abbé de .), XVIIe : Antiquités diverses du Quercy. Bm. Cahors, fonds Greil, Ms.111, f°8-14.

[12]informations aimablement communiquées par Mr. Tarisse, docteur Hydrogéologue à la DDA. du Lot.

[13]Bailhache (M.), 1972 : L’aqueduc gallo-romain de Saint-Bertrand-de-Comminges. Gallia, 30 (1), p. 167-197 : ill.

[14]Julliot, Belgrand, 1875 : Notice sur l’aqueduc gallo-romain de Sens. Paris, p. 16-30.

[15]op. cité.

[16]op. cité.

[17]Quercy-Recherche, 1994 : Monuments et sites protégés du Lot. n°77 (juin-août), p. 71 (Vers).

[18]Font-Réaulx (J. de), 1961 : Pouillés de la province de Bourges. Paris, Imprimerie Nationale, t. 1, IX, 2, p. 407, 429.

[19]Adam (J.-P.), 1984 : La construction romaine. Paris, Grands manuels Picard, p. 257-286. (voir en particulier la figure n°557 du pont-aqueduc de Metz, haut de 29 m sur un seul rang d’arcades)

[20]Technique permettant le franchissement d’une dépression sur un pont surbaissé, suivant le principe des vases communicants. Depuis un réservoir de chasse situé sur le rebord du versant, les eaux canalisées dans des tuyaux de plomb parviennent jusqu’à un réservoir de fuite sur le versant opposé, à une altitude moindre.

[21]Rigal (D.), 1995, p. 97-101.

[22]Leveau (P.), 1990 : Villes et agglomérations antiques du sud-ouest de la gaule. 2° colloque Aquitania : Bordeaux, 13-15 sept. 1990, sixième suppl. à Aquitania, p. 259-281.

[23]op. cité.

[24]Vitruve, contemporain d’Auguste : De l’architecture. livre VIII, ch.5 : Des nivellements des eaux et des instruments à cet usage.

[25]Palladius, fin du IVe de notre ère : Économie rurale, livre IX, ch.11.

[26]Burdy (J.), 1979 : Lyon-Lugdunum et ses 4 aqueducs. Dossiers de l’archéologie n°38 (oct.-nov.), p. 62-68 : ill.

[27]Thiéry (J.), 1956, p. 16.

[28]Labrousse (M.), dans Labrousse (M.), Mercadier (G.), 1990 : CAG. 46, p. 45.

[29]Andral (.), 1850 : Aqueduc romain de Cahors. Ms. Bm. Cahors.

[30]Conservateur Régional de l’archéologie.

[31]Ingénieur d’Études, chargé du département du Lot.

[32]Fabre (G.), Fiches (J.-L.), Paillet (J.-L.), 1991 : L’aqueduc de Nîmes et le Pont du Gard, Archéologie Géosystème et Histoire. éd. Conseil Général du Gard / CNRS., Gap, 382 p. : ill.

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